Denis Matsuev

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Les délices et délires de l’excès

Denis Matsuev est un pianiste sans équivalent sur la planète et, même, avec peu d’équivalents dans l’histoire du piano. Il combine une facilité technique qui défie l’entendement, un vrai sens du son et, cerise sur le gâteau, une âme — cette âme russe que l’on ne peut définir sans la caricaturer, mais qui combine générosité, démonstrativité et débordements.

Matsuev, c’est l’artiste sans limites et quand cela fait « splash », on s’en moque parce qu’il est comme ça ; il ne joue pas un rôle. J’ai déjà écrit que je n’avais connu qu’un seul artiste comparable : Evgueni Svetlanov. Svetlanov était le chef de l’inouï, Matsuev est le pianiste de l’invraisemblable.

Plus que nulle part ailleurs, ces qualités pianistiques, musicales et humaines se catalysent dans l’interprétation de Rachmaninov. J’en reviens à Svetlanov et à une anecdote que me rapportait l’un de ses confrères chefs d’orchestre. Le démiurge de l’ancien Orchestre d’État de l’URSS, qui, à ses heures, ne rechignait pas sur l’abus de boissons fermentées, avait pris un soir son collègue par l’épaule et lui avait confié : « J’ai quelque chose d’important à te dire : je crois que Rachmaninov vit en moi ! »

C’est exactement ce que j’ai ressenti dimanche à la Maison symphonique de Montréal. J’avais en face de moi un musicien hors normes habité par Rachmaninov, ses épanchements, ses emportements, sa puissance et les visions qui le hantaient. Matsuev n’est pas seulement le plus grand rachmaninovien de notre époque ; je pense profondément qu’il est le plus grand rachmaninovien de tous les temps, Horowitz inclus.

Car il ne faut pas se méprendre et réduire l’art de ce pianiste. Même s’il a un physique d’armoire à glace, Matsuev n’est pas un cogneur. Certes, il en produit des décibels, mais le son est large, nourri de l’intérieur. Par ailleurs, ce piano « symphonique » est toujours attentif à la qualité du son, sa vie (très longue) et son extinction (toujours impeccable). Outre la science dans l’utilisation des pédales, il était fascinant de suivre, notamment dans la 2e Sonate de Rachmaninov, les dessins d’une main gauche qui chantait, là où d’autres claquent des ponctuations.

C’est pour mettre en lumière sa subtilité que Matsuev aime jouer la Boîte à musique de Liadov en premier rappel. Il y en eut quatre : Liadov, puis une Étude en la mineur de Sibelius, l’Étude op. 8 n° 12 de Scriabine et la désormais traditionnelle improvisation jazz psychédélique.


Christophe Huss

Le Devoir

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